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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 18:48

 

 

 tracheo-copie-1.jpg

 

 

 

 

Des morts, j’en ai vu beaucoup lorsque je travaillais comme externe de garde à l’hôpital B., dans le service de réanimation cardiorespiratoire du Pr. L. mais il en est un qui me poursuit encore, probablement du fait que j’ai joué un rôle actif, à défaut de responsabilité, dans sa fin. Le service se composait de deux étages, le supérieur étant dévolu à la réanimation respiratoire. Dans cette unité, il existait à l’époque six lits qui étaient en permanence « squattés » par de pauvres malheureux trachéotomisés et placés sous ventilation assistée au moyen d’énormes appareils, les MMS, qui assuraient la respiration du malade à grands renforts de tuyaux et de ronflements divers. On finissait par s’habituer à cette ambiance sonore pesante jusqu'à en avoir l’impression de ne plus être dans un milieu naturel, une fois le calme extérieur retrouvé. Périodiquement, nous passions au chevet de ces malades pour une sempiternelle prise de tension artérielle et, de temps à autre, pour une aspiration, c’est à dire que l’on devait descendre dans la trachée du patient, par l’orifice de trachéotomie, un long tube flexible et stérile destinée à aspirer les sécrétions que l’on recueillait dans un bocal au lit du malade. Le bruit de l’aspiration était particulièrement ignoble et la douleur entraînée certaine. Le problème n’était pas tant la survie des malades qui, dans ce contexte, se comptait en mois, que le manque cruel de place qui nous faisait récuser d’authentiques candidats. Parfois, il arrivait que les malades « chroniques », dont on savait qu’ils ne récupéreraient jamais leur fonction respiratoire, prennent la place de plus jeunes, des accidentés de la route par exemple, dont certains mouraient faute d’une prise en charge rapide, alors que leurs soins n’auraient nécessité que quelques jours de ventilation. Scandaleux ? Oui, mais qui pouvait avoir le cœur de « débrancher » les « chroniques », ce qui leur assurait une mort certaine ?

Ce jour-là, pourtant, décision avait été prise de « faire de la place ». Dans le courant de la nuit, en effet, une jeune femme, victime d’un accident d’automobile sur le boulevard périphérique assez proche, n’avait pu être admise, faute de place. Son état était jugé sérieux puisqu’elle souffrait d’un écrasement du thorax que, dans notre jargon, nous appelons un volet thoracique. Il ne fut pas possible de l’admettre faute de place et elle mourut durant son transport en ambulance vers un hôpital plus central, entraînant à juste titre la consternation de l’ensemble du personnel soignant. Le chef de service décida alors qu’il y aurait désormais un lit (et son matériel) laissé libre pour des urgences de ce type. Mais comment faire de la place ?

Dans la troisième chambre du service était ventilé un homme d’une soixantaine d’années qui se mourait d’un cancer de l’œsophage. On me chargea en conséquence de débrancher le pauvre bougre. Et je me souviens, je me souviens très bien de mon sentiment d’alors : la honte - car il n’était pas question d’avertir le malade ce qui aurait été particulièrement cruel - et le sentiment de ma propre importance puisque j’étais chargé, sans aucun doute possible, d’administrer la mort. J’entrai dans la chambre. Bruits d’éructation monotone du MMS. Je m’approche du malade et je lui dis, sans trop le regarder : Monsieur X, on va essayer de vous réhabituer à la respiration naturelle. On fait un essai de quelques minutes et si cela ne va pas je reviens vous rebrancher. Je me sauve presque, non sans distinguer accroché à moi le regard étonnamment bleu du patient qui me poursuit. Je ne suis revenu que plus d’une demi-heure plus tard. Le malade, bien sûr, était mort. Ma mission pour laquelle je n’étais que le bras irresponsable était accomplie. Je n’avais été que l’exécutant, le messager, et pourtant, plus de quarante ans plus tard, les yeux si bleus suivent encore ma fuite. Comme si cela datait de la veille, je revois le regard clair qui savait. Alors, je hausse les épaules et je pense à autre chose.

 

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Published by cepheides
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Omni Tech Support 05/09/2014 12:28

A medical consultation unit at time of emergencies is a much-needed requirement. Since new technologies are being implemented, the emergency medical care is fast growing. Since it is one of the most important branches in medical care, only a well-equipped hospital offers such one.

cathy 12/06/2012 13:19


normal que la médecine ne le reconnaisse jamais,cela passe en erreur médical évidemment !!!

djeser 12/06/2012 17:35



Dans le cas qui nous intéresse, on parlera plutôt de "mort naturelle" que d'erreur médicale...



cathy 12/06/2012 08:04


bonjour djeser,l(hypocrisie vient des pouvoirs publics qui passent leurs temps à pondrent des lois inutiles pour certaines plutôt que de poser les bonnes questions et faire des lois qui mettrait
d'accord tout le monde que ce soit sur le problème de lits et le respect du petient qui aurait le choix ,ce qui n'est pas le cas dans votre histoire.pour le problème que vous évoquez une lois sur
l'autorisation d'euthanasier les personnes en fin de vie comme vous le décrivez et avec le consentement du patient ou de la famille ,me semblerai plus juste car,premièrement cela permettrai au
patient de mourrir dignement ,sans soufrances et ,aussi cela éviterai les débordements de certains services en manque de lits,d'avoir recourt à des pratiquez beaucoup plus cruelles.Combien de
temps l'homme aux yeux bleu à t'il mit pour mourrir sans oxigène et avec les soufrances que l'on imagine? Je sais bien que l'euthanasie active est interdite ,mais alors pourquoi  fermer les
yeux sur de telles pratique que tout le monde connait? que chacun prennent ses responsabilitées et qu'ils arrêtent de penser à la place du patient qui est assé grand pour décider lui même de ce
qu'il veut ou pas!!!!

djeser 12/06/2012 17:34



Tout est une question de moyens... et donc d'argent ! Quant à l'euthanasie, il semble que les esprits ne soient pas encore mûrs...



cathy 11/06/2012 08:35


bonjour,votre histoire m'à donné la chair de poule. vous avez accompli un acte d'une très grande cruautée en coupant la machine qui l'aidait à respirer et en le laissant partir dans une extrème
douleur ,ne pensez vous pas que vous auriez pu au moins (sans le prévenir ) lui administrer un coktail qui le fasse partir plus humainement que celle utiliser....

djeser 11/06/2012 14:52



Bonjour Cathy. Je comprends parfaitement votre émotion. Pour ma défense, je tiens à vous rappeler que je n'ai jamais eu le moindre soupçon de liberté concernant
cette action : un autre l'aurait accomplie tandis qu'un refus m'aurait mis en très délicate situation dans le service. Il s'agit en fait de tout un système contre lequel on ne peut rien.


Sur la forme, avertir le malade aurait été, me semble-t-il d'une encore plus grande cruauté. Aujourd'hui, toujours, de telles situations se produisent régulièrement
- bien qu'on ne le reconnaisse jamais - et on n'a pas de solution véritable... Quant au cocktail que vous évoquez, il s'agit là d'une euthanasie active et on sait qu'elle est formellement
interdite. Où est l'hypocrisie ?



Henri L. 09/06/2012 19:30


L'anecdote que vous rapportez est cruelle. On ne sait ce qu'il aurait fallu faire en pareil cas... Auriez-vous pu refuser d'obéir à ce que l'on vous demandait de faire et ne pensez-vous pas que
cela aurait été plutôt au responsable en chef d'agir et de prendre ses responsabilités ?

djeser 10/06/2012 15:19



Bonjour et merci de votre intervention. Il est vrai que cette anecdote est particulièrement triste. Elle montre en tout cas combien il est parfois difficile de faire
un choix quand les moyens sont limités (et ils le sont toujours : la situation n'a guère évolué aujourd'hui). Que faire ? Choisir entre un mal et un autre mal... Pour répondre à votre question,
il est certain que j'aurais pu refuser mais, outre le fait que ma position dans le service serait probablement devenue problématique, il est également certain qu'un autre aurait dû accomplir la
même tâche dans les mêmes conditions et de ce fait.... Quant au chef de service (ou ses agrégés), il se serait probablement grandi en s'impliquant davantage... Mais le monde est ce qu'il est et
nous devons faire avec.



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