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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 18:42

 

 

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L’immeuble, solitaire et plutôt mal entretenu (quoique propre), se dressait au bout de l’avenue, près du pont. Sa grande carcasse noirâtre surplombait d’un côté un gros carrefour routier, point de jonction de plusieurs routes d’importance reliant Paris aux grandes villes du Val-de-Marne : cette prérogative discutable conférait à l’endroit un bruit permanent qui jamais ne cessait, même la nuit. Son autre façade était en revanche privilégiée puisqu’elle donnait, par l’intermédiaire d’un petit pâté de maisons, sur la Marne, toute proche. Après les difficultés de stationnement qu’on imagine, lorsqu’on franchissait la porte cochère de l’avenue, on se retrouvait dans une cour pavée assez sinistre sur laquelle s’ouvraient les différents paliers.

La vieille dame habitait au sixième et dernier étage du palier B (la façade calme) et son escalier était particulièrement redoutable puisque tout y était démesuré à l’ancienne mode : les plafonds hauts situés, les murs largement écartés mais aussi – et surtout – les marches dont la hauteur non conforme était une gène croissante au fur et à mesure qu’on s’élevait vers le ciel. Bien entendu, il n’y avait pas d’ascenseur. Chaque mois, à jour volontiers fixe, je prenais ma respiration pour cette ascension qui, en tout cas physiquement, n’était pas anodine. Jamais, toutefois, je n’en ressentais d’aigreur car j’aimais bien rendre visite à cette patiente. On prétend volontiers que les épreuves sont différemment ressenties selon la perception que l’on a des personnes qui les occasionnent : cet exercice était à l’évidence une illustration du phénomène.

Madame D. ouvrait immédiatement sa porte dès le premier coup de sonnerie, comme si elle avait attendu ma venue depuis le petit matin ce qui, d’ailleurs, était peut-être bien le cas. On faisait alors face à une petite femme rabougrie et sèche, d’un peu moins de quatre-vingt ans, souvent vêtue de sombre. Son appartement était en tous points identique à ceux que l’on peut rencontrer chez les personnes de cette tranche d’âge : des rideaux lourds et poussiéreux, toujours à demi tirés, des tapis mécaniques élimés et des meubles pesants et sans grâce sur lesquels trônaient les multiples bibelots accumulés au fil des années ainsi que les photos de proches le plus souvent disparus. Sur un cliché pâli, on pouvait ainsi deviner la silhouette austère du mari, mort depuis bien longtemps, fixée à jamais dans une attitude plutôt artificielle.

Madame D. se plaignait de multiples douleurs, notamment vertébrales, mais moi seul savais son mal véritable : une maladie gélatineuse du péritoine1 au pronostic inexorable. Le mal vertébral décrit par la malade et évidemment mis sur le compte d’une arthrose tardive était en réalité une manifestation d’extension viscérale mais je n’avais pas voulu lui en souffler mot. A quoi bon ? La médecine ne pouvait plus rien pour elle : deux années auparavant, elle avait subi une intervention chirurgicale et, devant l’étendue du désastre, le chirurgien avait préféré refermer sans rien toucher. Si elle devait survivre plusieurs années, avions-nous alors pensé, qu’au moins l’idée de cette horrible maladie progressant en elle ne vienne pas assombrir ses quelques derniers bons moments.

Je lui prescrivais les antalgiques qui, à défaut évidemment de la guérir, rendaient son existence supportable. Elle passait son temps, au milieu de ses souvenirs, dans son appartement qu’elle ne quittait plus guère. Sa voisine lui montait de temps à autre les maigres provisions dont elle avait besoin pour survivre et, une à deux fois l’an, une vague petite cousine lui rendait visite afin de lui prouver que sa famille n’était pas totalement éteinte.

Souvent, je m’arrangeais pour finir par elle mon cycle de visites matinales afin, ayant glané de ci de là quelques minutes d’avance, de rester un peu plus longtemps avec elle. Nous évoquions alors des temps anciens et elle me racontait la vie de sa jeunesse, les heures d’avant et les souvenirs, bons ou mauvais. Nous ne manquions néanmoins pas d’aborder également l’époque présente et son actualité bourdonnante dont elle n’était pas complètement coupée, télévision aidant.

Vint le temps où son état se dégrada et où je fus plus souvent convié chez elle. En dépit d’une augmentation conséquente de ses médications et la prescription de multiples et illusoires « nutriments de soutien », il fallait se rendre à l’évidence : la vieille dame était entrée dans cette période de la fin de la vie qu’on appelle souvent « phase terminale » bien que regroupant des entités et des devenirs fort disparates. La logique – implacable – aurait voulu que je prescrive son hospitalisation. Son teint était devenu d’un jaune cireux et sa fatigue bien réelle, traduisant l’envahissement et la compression de son appareil hépatobiliaire, une évolution qui laissait augurer une issue rapide. J’hésitais. L’hôpital, bien sûr, mais en sachant qu’il s’agissait là d’un voyage sans espoir et sans retour. Je décidai, contre toute logique médicale mais en rapport avec ce que je croyais le mieux pour elle, de lui laisser encore quelques jours à vivre dans l’appartement qu’elle aimait tant, son dernier bien sur cette Terre. Elle ne souffrait pas véritablement et paraissait encore en mesure d’arracher quelques bribes de vie presque normale à son environnement. Je lui promis de passer régulièrement et me réservais la possibilité de la transférer en milieu hospitalier dès que la situation commencerait à devenir ingérable à son domicile.

Elle fut hospitalisée un dimanche après-midi par le médecin de garde appelé par la petite cousine de passage ce jour-là. La vieille dame mourut, sans souffrir m’a-t-on dit, une quinzaine de jours après son admission. Je lui avais permis de passer une poignée de journées supplémentaires chez elle. Quelques jours, cela peut paraître peu mais ce n’était déjà pas si mal.

Une dizaine de jours après ce dénouement douloureux, je reçus au cabinet une lettre d’injures provenant de la petite cousine. Cette dernière qui, comme je l’ai déjà mentionné, ne rendait visite à sa parente que rarement, s’y indignait de mon incompétence notoire puisque « j’avais été incapable de porter chez sa parente un diagnostic pourtant évident, confondant une arthrose de la colonne vertébrale avec un authentique cancer. De ce fait, en ne prescrivant pas l’hospitalisation nécessaire, j’avais hypothéqué les chances de guérison de la vieille dame qui, en quelque sorte, était morte par ma faute ». J’ajoute que, quelques mois plus tôt, j’avais à plusieurs reprises cherché à joindre cette unique famille pour lui faire part de ma préoccupation mais que l’intéressée avait été évidemment injoignable… La petite cousine, dans sa colère, alla même jusqu’à porter plainte contre moi au Conseil de l’Ordre des Médecins du Val-de-Marne. Je ne donnai aucune suite à ces remords tardifs et l’Ordre – vraisemblablement souvent confronté à de telles accusations ineptes – ne chercha pas à me joindre pour me demander les explications qu’il m’aurait été facile de fournir.

Aujourd’hui encore, je m’interroge mais je suis certain d’avoir effectué le bon choix, ou, en tout cas, d’avoir fait ce que je croyais juste. D’avoir, à défaut de l’aider par une médecine impuissante, obtenu pour ma vieille patiente un répit, certes bref mais réel. Oui, ce n’était qu’un pis-aller mais il avait, qu’on le veuille ou non, le mérite d’exister. Sinon, rien ne sert à rien.

 

 
  

1. cancer de l’abdomen, de diagnostic le plus souvent tardif, envahissant progressivement le petit bassin pour y disséminer autant de tumeurs mucineuses. Non pris à temps par une équipe multidisciplinaire, son évolution est lente et toujours létale.

 

 

 

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Published by cepheides
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Carême-Prenant 05/10/2012 17:12


Eh, oui, comme toujours, ce sont les moins biens placés pour ça qui font le maximum de bruit ! On peut supposer que, dans votre anecdote, la "petite nièce" a souhaité se refaire à bon compte une
"virginité" : culpabilisée de ne pas avoir suffisamment soutenue sa parente lorsqu'elle était en vie, elle a voulu montrer, en vous attaquant sur votre suivi, combien elle était concernée... a
posteriori ! A moins que la bêtise aidant...

djeser 06/10/2012 17:26



Bonjour et merci de votre commentaire. Je partage entièrement votre analyse et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas tenu compte des récriminations de la "petite nièce"...



cathy 03/10/2012 10:50


bonjour Djeser,vous avez eu complètement raison ,je pense que s'aurait été inhumain de lui dévoilée son mal véritable au vu de son grand age ,cela lui aurait causé du stress et de la souffrance
inutile.Je trouve votre attitude très humaine dans le fait d'avoir repoussé l'hospitalisation de votre patiente  pour la laisser profité encore de son bien être qui lui est propre contre
 un milieux froid et  austile et quand à la cousine vous devez bien savoir que les proches ne peuvent pas s'empécher de critiqués quand ils ne connaissent pas la relation patient
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