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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 14:36

 

 

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Quand il reçoit un nouveau patient, quelqu’un qu’il n’a encore jamais vu, le médecin cherche toujours à décrypter ce que cache cette consultation. Le plus souvent, et c’est heureux, les problèmes sont relativement perceptibles et d’ailleurs bien expliqués par le malade. Il arrive toutefois que le motif apparent du contact cache en réalité un trouble plus profond que le patient, suivant qu’il se sente ou non en confiance, exposera. Il faut parfois plusieurs consultations pour que le sujet s’y résolve tandis qu’ailleurs, si on n’y prend garde d’emblée, l’occasion, et ce d’autant qu’elle correspond à une crise aiguë, ne se représentera pas.

Après avoir fait entrer la jeune femme dans le cabinet, j’eus assez rapidement l’impression qu’elle cherchait à me confier quelque chose qui lui tenait à cœur, quelque chose qui lui pesait, et qu’elle avait du mal à trouver ses mots. Il ne pouvait s’agir de timidité devant un remplaçant inconnu puisque elle m’avait d’emblée prévenu qu’il s’agissait pour elle d’une première visite, son médecin traitant habituel étant en vacances. Brune, mince, élégante, elle pouvait avoir une trentaine d’années et présentait un visage triste dont les grands yeux bleus que l’on devinait vifs en d’autres occasions n’arrivaient pas à se fixer. Cette étrange apparence de repli, presque d’hostilité vis-à-vis du monde qui l’entourait, n’arrivait pas à l’enlaidir.

Pour me donner une contenance et lui laisser éventuellement le temps d’en venir à ce qui la préoccupait, je sortis un formulaire neuf du tiroir du bureau et commençai à lui poser quelques questions parfaitement anodines sur son état-civil et ses antécédents médicaux. Elle répondait d’une voix grave, nullement hésitante, mais indifférente, comme si tout cela n’était qu’une entrée en matière obligée et qu’il fallait bien en passer par là. Nous en arrivâmes aux troubles qui motivaient sa venue : fatigue extrême, surmenage, stress, insomnie, besoin de se rassurer par un examen médical, un bilan biologique peut-être. En somme rien que de très courant.

Mais tandis qu’elle m’exposait les symptômes de son malaise, je voyais bien que son regard fuyait et explorait sans les voir les murs, les tableaux qui y étaient accrochés, le mobilier. Elle paraissait déshabitée. Je laissai s’installer quelques secondes de silence puis, de la voix la plus détachée possible, je lui demandai :

- « Bon, et maintenant, si vous me disiez tout, hein, qu’en pensez-vous ? Je suis là pour vous aider, vous savez… ».

Pour la première fois depuis de longues minutes, son regard revint vers moi. Elle m’observa attentivement avant de se mettre à pleurer. De longues larmes silencieuses qui coulaient sur son visage sans qu’elle esquisse le moindre geste pour les essuyer. Je fis rapidement le tour du bureau et vint m’asseoir à côté d’elle, pour être plus proche, pour lui prouver que j’étais concerné. Elle sortit un mouchoir de son sac à main et, l’air douloureux, se confia.

- « Vous savez, Docteur, je fais un métier difficile. Je travaille dans une société de marketing ; j’en suis un des cadres responsables mais ce n’est pas cela, bien sûr…  Je traverse une passe difficile en ce moment parce que mon mari est au chômage depuis plusieurs mois et que nous avons deux petites filles à élever. Et aussi tout un tas de crédits à rembourser. Alors, ma place, c’est important pour nous et je n’ai pas le droit de la perdre, vous comprenez… ».

- « Et, bien entendu, dans votre société, on parle de compression de personnel et vous vous demandez si… ».

- « Non, non, de ce côté là, ça va mais… Il y a un mois, j’ai changé de supérieur hiérarchique. Au début, ça allait mais la semaine dernière il m’a convoquée dans son bureau et… J’avais bien vu qu’il me dévisageait un peu trop… Je faisais semblant de ne pas comprendre mais… Bref, il m’a dit : je n’irai pas par quatre chemins. Vous me plaisez beaucoup alors je vous propose un marché : si vous êtes très très gentille avec moi, tout ira bien ; sinon, eh bien, la société se passera de vos services. Réfléchissez-y attentivement. Il y va de votre intérêt. Que voulez-vous que je fasse, Docteur ? Avec mon mari au chômage. Et tout. ».

- « Mais c’est abominable ! » m’écriais-je. J’étais atterré que de telles situations puissent encore se produire, en France, en 2008, mais, bien sûr, j’avais tort. De tout temps et dans tous les pays, de telles abjections existent et existeront probablement toujours. Bien au contraire, les difficultés économiques du temps présent encouragent ces manœuvres scandaleuses. Je ne savais pas quoi dire à la jeune femme. Son problème était à l’évidence en dehors de tout secours d’ordre médical. Je repris :

- « Mais il n’y a pas moyen de le coincer, ce salaud ? Je ne sais pas moi : peut-être y a-t-il d’autres femmes dans le même cas dans votre société ? A moins qu’une entrevue avec votre PDG… ».

- « Vous n’y pensez pas, Docteur, on ne me croirait pas. Et, puis dans ma société, on n’aime pas ce genre d’incidents. Dans tous les cas, je perdrais ma place. Et c’est absolument ce que je veux éviter. Non, je réfléchis, je réfléchis et je ne vois pas de solution… ».

- « Et votre mari, vous lui en avez parlé ? ».

- « Oh lui, il a déjà tellement de problèmes. Et puis, il irait faire un scandale ce que je ne veux pas, vous comprenez. Non, il faut que je me débrouille toute seule. Simplement, c’est dur. ».

- « Que puis-je faire pour vous aider ? ».

- « Peut-être un calmant pour dormir mais c’est à peu près tout ».

Elle déclina gentiment l’arrêt de travail que je lui proposais compte-tenu des circonstances, sortit son carnet de chèques et me regarda tranquillement, apaisée soudain.

- « Et vous m’avez déjà aidée, Docteur. Il fallait absolument que j’en parle à quelqu’un. C’est là où vous m’avez aidée. A y voir plus clair. A trouver une solution. ».

- « Qui est ? ».

Elle haussa les épaules, résignée.

- « Je suis bien obligée de céder. Que faire d’autre ? »

Je hochai la tête, consterné, mais ce n’était certainement pas à moi de lui reprocher quoi que ce soit. En la raccompagnant, j’essayai bien de lui faire part de ma sollicitude mais en quoi cela pouvait-il lui être utile ?

Je repense quelquefois à cette jeune femme et à son dilemme. Arrivera-t-elle à l’oublier – ou du moins à s’en distancier – ou bien en restera-t-elle abîmée pour toujours ? 

 

 

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Published by cepheides
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commentaires

BdeB 21/09/2013 14:08

Nous sommes aujourd'hui (au moment où j'écris) en 2013 et cette histoire lamentable est datée dans le texte de 2008 mais, bien entendu, rien n'a changé dans le monde de l'entreprise, que ce soit d'ailleurs dans le privé ou dans le public. En fait, il existe nombre de gesticulations plus ou moins médiatiques mais elles n'aboutissent pas réellement. Il faudrait changer la mentalité des gens mais est-ce possible ? Bien sûr, réprimander fortement - quand on les attrape - les auteurs de ces actes inqualifiables mais est-ce suffisant ? Je reste pessimiste quant à la nature humaine et ne fais, je le regrette, pas vraiment confiance à la "bonne conscience" des uns et des autres. Un seul espoir (il se réalise parfois) : que la jeune femme du texte monte en grade et devienne un jour la supérieure de l'ignoble individu; je suis prêt à parier qu'elle, et elle seule, saura lui faire comprendre toute l'étendue de sa rancune...

Fuji 30/08/2013 15:34

Totalement scandaleux et abject. N'y a-t-il vraiment aucun moyen pour empêcher ce type de comportement ?

cepheides 31/08/2013 17:17

Hélas...

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