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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 17:15

 

 

          C’est court, une Vie, me disait ma grand-mère lorsque je n’étais encore qu’un petit enfant, c’est si court et pourtant en même temps si long. Ca passe vite, c’est vrai, et, pourtant, on en rencontre des gens, on en aperçoit des choses. Je la revois encore, ridée, tassée par les années, fatiguée sans doute, mais digne, qui m’observait de ses yeux pâlis. Ce qu’elle cherchait à me dire ne pouvait bien sûr pas me toucher car, pour un enfant, qu’est-ce qu’une vie, sinon une enfilade infinie de journées presque toutes semblables ? Ce n’est que beaucoup plus tard, l’âge venant, que j’ai saisi toute l’amertume que contenait la pensée de la vieille dame. Les souvenirs, les occasions perdues, les fantômes oubliés. Et les histoires horribles dont on ne veut pas se souvenir mais qui flottent en vous néanmoins. Chaque être a ainsi, enfoui quelque part au profond de lui-même, de ces anecdotes qui font frémir tant elles traduisent la malchance, le déni de justice.

Un médecin, plus que tout autre professionnel probablement, se trouve confronté à de telles situations extrêmes, qui blessent sans que l’on ne puisse rien y faire. Pour ma part, une des aventures les plus détestables qu’il m’ait été donné de vivre commença dans un des coins les plus agréables de la ville de M*, sorte de petit monde piétonnier qu’entouraient des habitations relativement basses et pimpantes, humaines en somme, ce qui n’est pas si fréquent dans nos banlieues. Là, autour d’une fontaine et de quelques arbres, des enfants se poursuivaient en criant, des chiens furetaient et des ménagères échangeaient leurs impressions sur la journée à venir. C’était tôt dans la matinée mais on comprenait déjà que l’on aurait la chance d‘une belle journée de printemps. D’ailleurs, depuis peu, un soleil complice répandait sa lumière déjà chaude sur ce petit univers.

J’observai quelques instants cette harmonie inattendue puis m’engouffrai dans le hall de l’immeuble. Des miroirs partout, des murs clairs coupés de chaudes boiseries, les rayons du soleil. Négligeant l’ascenseur, je grimpai les marches de l’escalier allègrement, porté sans doute par la douceur de mon environnement. La malade qui m’attendait au deuxième étage habitait un appartement qui, d’emblée, me plut énormément. Il était spacieux, clair et surtout décoré avec un goût parfait : les meubles peu nombreux mais certainement de grande valeur, les tableaux choisis avec soin, la moquette épaisse sur laquelle jouait le soleil, tout concourait à donner une impression de calme et de tranquillité. Ici, pouvait-on penser, la maladie ne devait guère avoir droit de cité. Ce que ma présence, bien sûr, démentait absolument.

La femme, habillée avec soin d’un ensemble mauve et rose-pastel qui lui donnait des reflets d’aquarelle, devait avoir soixante ans. Elle se tenait bien droite devant moi et, silencieusement, me désigna une des chaises du salon. Je m’y assis sans commentaire et l’interrogeai du regard. Après quelques instants de silence, elle prit la parole mais d’une voix assourdie, à la fois grave et incompréhensible. Je lui fis répéter, à ma grande honte, plusieurs fois sa phrase avant de comprendre. Elle avait subi une trachéotomie, lors d’une intervention pour un quelconque cancer du haut appareil respiratoire, trachéotomie mal cicatrisée qui lui avait abîmé, à moins que ce ne soit la maladie elle-même, les cordes vocales. Le pire était que la redoutable affection n’avait pu être complètement éradiquée. A présent, elle se développait avec son cortège de grandes souffrances que ne pouvait dominer la chimiothérapie antalgique que la patiente rejetait d’ailleurs en partie. Elle m’avait fait venir pour renouveler son ordonnance, en laquelle elle ne croyait guère, et semblait assez déçue de me voir plutôt que mon confrère, son thérapeute habituel. Que lui dire ? Que lui proposer ? Voyant mon incertitude et, d’une certaine manière, mon désarroi, elle décida, malgré son handicap qui rendait difficile tout contact, de me raconter son histoire tandis que je l’examinais.

Elle était veuve depuis plusieurs années. Elle et son mari, cadre supérieur dans une grande société implantée en Afrique, avaient passé la plus grande partie de leur vie sur ce continent, ce dont attestait un certain nombre de statues et poteries d’art nègre que je découvrais à présent en suivant la direction de son regard. Sans enfant, ils n’étaient revenus en France que pour y passer une retraite paisible et c’était la raison pour laquelle ils avaient acheté ce tranquille appartement dans cette petite ville de banlieue qui, par moments, rappelle un peu la vie de province. Malheureusement, il est écrit que certains êtres sont poursuivis par la malchance. A peine deux ans après leur retour et alors qu’ils venaient à peine de commencer à s’habituer à leur nouvelle vie, le mari fut victime d’un grave accident de la circulation alors qu’il traversait la chaussée dans un passage clouté et au feu rouge. Il en a été considérablement diminué, m’expliqua son épouse, mais enfin il en était ressorti vivant et c’était l’essentiel, n’est-ce pas ? Le mauvais sort, hélas pour ces deux-là, ne daigna pas arrêter sa série macabre. L’homme avait dû être transfusé abondamment et ce n’est que quelques mois après que l’on en fit le rapprochement avec les nouveaux troubles dont à présent il souffrait. A cette époque, on ne prenait pas – sans doute parce que l’on ne le savait pas – autant de précautions avec les transfusions sanguines qu’on le fait aujourd’hui. L’homme mourut du SIDA deux ans plus tard dans des conditions particulièrement douloureuses, à peu près au moment où sa femme, restée seule avec son chagrin, commençait à souffrir de la gorge. Un enchaînement cruel de circonstances comme n’oserait pas l’écrire un mauvais romancier ou scénariste de cinéma. La Vie, elle, ne recule devant aucun effet et n’hésite pas à mettre en scène les pires des situations.

Je ressortis de ma consultation avec la certitude de ne pas avoir pu répondre véritablement à l’attente de cette femme mais qui le pouvait ? Près de la petite fontaine, les enfants étaient toujours à leurs jeux et les ménagères dans leur discussion. Rien n’avait changé et le soleil tenait sa promesse de douceur. Mais, il m’apparut plus pâle.

Je discutai longuement de ce cas avec mon confrère mais notre malade, récusée par l’hôpital en raison de l’état avancé de son affection, ne pouvait guère, nous en convenions, être véritablement aidée.

Ce n’est que quelques jours plus tard que je revis mon collègue que je remplaçais chaque vendredi. L’état de Mme C. avait empiré. Les médications ne l’aident guère dans sa lutte contre la douleur, m’expliqua-t-il, mais surtout il existe chez cette femme un problème d’ordre psychologique, d’ordre moral si je puis dire. Tu es au courant de son histoire, n’est-ce pas ? Devant mon acquiescement, il poursuivit. En bref, elle ne voit pas comment en sortir. Elle se dit que sa vie n’a aucun sens, qu’elle n’a aucun espoir. Elle souffre beaucoup cette femme, tu sais. Son existence est d’une tristesse terrible et je ne vois pas… Bon, tu as compris : elle me demande de l’aider à « s’endormir » comme elle dit. J’ai hésité mais pas trop longtemps en fait, car je crois, je crois sincèrement que c’est un service, un devoir peut-être, que nous devons lui rendre. J’étais parfaitement en accord avec ce jugement.  Seulement, ce n’est pas aussi simple, poursuivit-il. J’ai essayé à plusieurs reprises. D’abord avec des diurétiques puis avec des dérivés nitrés. Rien. Elle n’a même pas été malade. Rien. Hier, elle m’a appelé et je lui ai donné des comprimés de potassium mais je ne sais pas… Elle t’appellera peut-être demain, alors j’ai pensé… Tiens, me dit-il, en me tendant deux plaquettes de T*, un bêtabloquant puissant, mais j’avoue que je suis un peu à court de ressources… De toutes façons, il faut être très prudent, conclut-il, car il ne s’agit pas de laisser des traces, tu le sais bien.

Je fus effectivement appelé le lendemain matin par la voisine affolée. Mme C. s’était éteinte durant son sommeil, sans avoir souffert au vu de son visage détendu. Elle était couchée en chien de fusil dans son lit bien rangé et présentait enfin une apparence de calme, presque de soulagement, que je ne lui avais pas connue. Je partis discrètement à la recherche d’éventuels médicaments qui auraient pu inutilement expliqué une telle issue. Je n’en trouvai pas trace et cela ne m’étonna pas. Mme C. avait méticuleusement préparé son action et elle n’aurait jamais permis que puissent être inquiétés ceux qui n’étaient que l’instrument de ce qu’elle avait, elle seule, décidé.

Je crois profondément que le médecin ne doit pas juger, qu’il ne doit pas s’interposer, pour peu que l’être qu’il a pour mission de soigner a décidé d’adopter une attitude mûrement réfléchie, sa dernière, et ce, à la condition, bien entendu, que sa conscience ne soit pas altérée, ce qui était le cas de Mme C. Le médecin doit, certes, chercher à convaincre, encourager à persévérer et dispenser le maximum d’espoir. Mais il n’est certainement pas un juge et s’opposer, c’est déjà juger.

La voisine me reconduisit (elle restait pour attendre les fonctionnaires de police) à la porte du grand appartement en se tordant les mains et en répétant : « Je ne comprends pas, je ne comprends pas, hier, elle était si bien ». J’avais signé le constat de décès. Je n’avais plus rien à dire et je partis en silence. Dehors, il faisait froid et la fontaine était désertée. Seul, un grand chien noir humait une piste et je le regardai faire quelques instants avant de reprendre ma route. Des histoires comme celle de Mme C., heureusement, il n’en arrive pas tous les jours. Mais on ne les oublie pas.

 

 

 

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Scène quinze : responsables mais pas coupables

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Published by cepheides
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cepheides 31/10/2013 17:44

Pour une raison aussi mystérieuse qu'incompréhensible, tous les commentaires liés à ce sujet ont subitement disparu. Un événement qui, je regrette de le dire, ne serait pas arrivé sous l'ancienne plate-forme d'Over-blog...

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