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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 17:13

 

 

 pavillon des cancéreux

 

 

 

 

 

 

Quand j’y repense et que je me repasse la triste histoire des derniers jours de mon malade et ami J.T., je me dis qu’il n’a pas eu beaucoup de chance. Sans doute sa maladie, cruelle et banale, ne pouvait-elle guère évoluer autrement. Il n’empêche : au delà de ses hésitations et de ses peurs, coupables quoique bien compréhensibles, il fut la victime certaine d’un concours de circonstances qui lui coûta fort cher.

Tout avait commencé quelques mois plus tôt par le soupçon que j’eus en l’observant attentivement de la possibilité chez lui d’une pathologie viscérale qu’il convenait de mettre rapidement en évidence. Son teint plombé, à certains moments exagéré, ses accès inexpliqués de grande lassitude, une fébricule vespérale qu’on ne pouvait relier à rien de tangible, quelques autres signes certes sans particularité mais dont la coexistence inquiétait, tout indiquait chez cet homme l’éventualité d’un processus profond qu’il ne fallait en aucune manière négliger tant son évolution pouvait être par la suite préoccupante. Je m’obstinai donc à lui prescrire de nombreux examens paracliniques qu’il accepta avec mauvaise grâce mais sans oser me les refuser. N’ayant guère d’éléments d’orientation et comme il fallait progresser de manière logique, je lui proposai d’explorer de manière systématique l’ensemble de ses fonctions. Toutefois, au fur et à mesure de la réalisation de ces examens dont certains étaient relativement lourds et nécessitaient des hospitalisations itératives quoique de courte durée, une réponse invariable nous revenait : rien à signaler, tout paraît normal. J’en étais arrivé à me demander si, au fond, tout cela n’était pas le fruit de mon imagination déformée par trop de mauvaises expériences et si l’essentiel de cette altération de santé n’était pas à mettre sur le compte d’une sénescence s’aggravant par à-coups. Mais l’affaire était lancée et la rigueur scientifique la plus élémentaire veut que l’on aille toujours au bout d’une recherche, même si l’on pense que cela est peut-être inutile. Il ne restait plus à explorer que le bas appareil digestif lorsque, brutalement, J.T. fit un accident urologique aigu qui le conduisit en urgence à l’hôpital pour une intervention chirurgicale délicate au cours de laquelle il faillit laisser sa vie. Tout rentra pourtant dans l’ordre et il retourna chez lui quelques semaines plus tard, son état général pratiquement inchangé.

Sa convalescence, puis les vacances, les obligations trop longtemps différées, la vie de tous les jours qui l’avait repris lui firent remettre à plus tard l’examen digestif laissé en souffrance que, de temps à autre, je lui rappelais, probablement de manière insuffisamment insistante. Quand il se décida enfin, je compris immédiatement, par la découverte d’une tumeur maligne du colon, que l’altération de son état général venait bien de là. Mais J.T. avait perdu plus d’un an.

Bien entendu, une fois le diagnostic posé par la médecine officielle - mais encore ignoré de lui -, pour la première fois, et alors que je lui avais déjà souvent posé la question sans avoir pu obtenir de réponse précise, il m’avoua avoir présenté, à plusieurs reprises durant les années précédentes, des rectorragies qu’il avait, pour se rassurer faussement, mis sur le compte de crises hémorroïdaires. Lorsque, quelque peu agacé, je lui demandai la raison de son silence sur le sujet, silence apparemment incompréhensible vis-à-vis de moi qui étais si proche de lui, il baissa la tête sans que je puisse lui en faire dire plus. Les hommes parfois, pour se protéger du mal qui les effraie tant, ont, par leur attitude de fuite, le grand malheur de le faire venir plus vite.

L’intervention eut lieu quelques jours après mais le chirurgien me fit immédiatement savoir qu’il était déjà sans doute trop tard puisqu’il avait pu mettre en évidence, par le toucher per-opératoire, des métastases hépatiques multiples. Sans préjuger évidemment d’autres possibles extensions. J.T. entra donc dans le circuit redoutable et redouté des cures itératives de chimiothérapie, lourd et fastidieux traitement qui, dans son cas, se révéla assez vite inefficace.

Comme souvent dans de telles situations, longtemps il n’évoqua pas le diagnostic. Puis, sur le tard, je le revois me demander, faussement ingénu : « Mais j’ai quand même pas un cancer, hein ? ». Atroce question à laquelle je ne pouvais répondre qu’en baissant la tête. Il se rassurait alors en s’exclamant : « Non, quand même, pas ça ! ». Mais, bien sûr, il avait entendu ce que je ne lui avais pas dit.

Il est facile de comprendre que, face à une situation de ce type, tout être doué de raison ne peut que s’insurger, se rebeller, refuser l’épouvantable vérité. Vient alors le temps de toutes les remises en cause, celui de tous les essais désespérés, même les plus farfelus.

J.T. essaya donc, suggérés par l’un ou par l’autre, toutes les thérapeutiques plus ou moins exotiques, les médicaments miracles d’autant plus précieux qu’ils proviennent de pays étrangers, et singulièrement des Etats-Unis, les techniques pseudo-naturelles, les procédures « hors circuit », les appareils « réprouvés par la médecine officielle parce que menaçant son monopole », etc. Je savais bien entendu qu’il existe en pareil cas une sorte de marché parallèle de la douleur morale, marché qui ne recule devant aucune ignominie pour s’assurer l’écoute captive de celui qui souffre. J’essayai en conséquence de dissuader mon malade d’y succomber ou, à tout le moins, de n’en subir que la perversité minimale mais comment enlever l’espoir à celui qui en a tant besoin ?

J.T. commanda aux Etats-Unis je ne sais quelle médecine naturelle qui, à l’examen approfondi de ses composants, n’apparut n'être que l’association de principes actifs fort connus chez nous (et complètement inefficaces sur la maladie) et de substances dénuées de la moindre activité pharmacologique. Devant le scepticisme que j’eus sans doute du mal à cacher, J.T. décida de ne plus me parler de ses tentatives du genre et je reste persuadé que les quelques pilules que j’avais pu voir ne furent que les premières d’une longue série illusoire.

Vint le tour d’un appareil extraordinaire qui « pouvait guérir n’importe quel cancer » et, accessoirement d’ailleurs, les lombalgies, les maladies neurologiques, cardiaques, l’hypertension artérielle et que sais-je encore ? La liste n’en était pas exhaustive. Il s’agissait d’une espèce de boîtier relié à deux électrodes qu’il convenait de disposer sur l’abdomen au moyen d’une plaque métallique. Lors de la première séance, la plaque provoqua chez J.T. une inflammation cutanée aiguë, par insuffisance d’étalement de la crème « isolante » idoine fut-il déclaré par « l’inventeur », un incident qui prouvait au malade combien l’appareil était puissamment actif… Cet inventeur était, paraît-il, un médecin bordelais « à la retraite » qui se consacrait ainsi au sauvetage de l’Humanité souffrante après que, du temps de son activité, il eut été évidemment rejeté par le reste du corps médical, jaloux de cette découverte majeure. L’appareil coûtait assez cher (du moins à en juger par la pauvreté du matériel lui-même) mais il en existait une version encore plus puissante dont le prix atteignait alors des hauteurs astronomiques. J.T. se contenta de la formule la moins onéreuse. Je cherchai quand même à en savoir plus sur le génial inventeur mais son nom était totalement inconnu du Conseil de l’Ordre des Médecins de Bordeaux, ce qui ne m’étonna guère.

Chaque jour – parfois deux fois dans la même journée -, J.T. s’appliqua consciencieusement les électrodes, passant de longues heures dans son lit à supporter le système. Lorsque je lui rendais visite à ces heures-là, je me gardais bien de lui faire la moindre remarque puisque, de toute façon, je n’aurais pas été écouté et que, de plus, je n’avais guère d’autre solution à proposer à mon malheureux patient.

La maladie de J.T., bien entendu, continua à évoluer pour son propre compte. Un jour qu’il était particulièrement déprimé, il m’avoua avoir téléphoné à l’inventeur pour lui expliquer que ses paramètres biologiques continuaient de se détériorer et que la machine ne semblait pas entraîner d’effet bénéfique. Il lui fut fort sèchement répondu qu’il s’y était probablement pris trop tard…

Je reste indécis devant les agissements de personnages comme l’inventeur bordelais. Profitent-ils uniquement de la faiblesse bien compréhensible de ceux qui se savent abandonnés par la médecine ? Ou bien représentent-ils la possibilité pour nos incurables de croire encore et en dépit de tout ? Sont-ils des profiteurs ignobles ou le dernier carré de ceux qui n’ont pas baissé les bras ? Chacun trouvera sa réponse personnelle mais que les fins de vie sont souvent pénibles !

  

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Published by cepheides
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commentaires

cathy 25/07/2012 16:21


bonsoir Djeser ,je vous remerçie pour vos réponses ,je pense que je vais suivre votre conseil si je suis courageuse ....j'en manque et  j'ai besoin d'encouragement....

cathy 24/07/2012 00:53


bonsoir Djeser,je viens de lire cette malheureuse histoire et je comprend  très bien la peine que vous avez dû avoir  devant votre impuissance pour soigner votre ami.Vous dîtes qu'il ne
vous à pas parler de ses problèmes de rectorragies alors que vous étiez très proche ,peut être était il pudique ? il y a des tas de gens qui meurent à cause de leurs pudeurs.J'ai une tante qui
est décédée d'un cancer à cause de sa pudeur moi même je suis très pudique surtout avec les médecins et bien évidemment cela me cause quelques problèmes d'incompréhension.Il y a la gêne ,la honte
d'en parler et malheureusement nous ne sommes pas toujours compris certain pense qu'ont s'en fout et qu'ont joue sur notre santé pour attirer l'attention et bien moi je dis que ces personnes sont
complètement à côter de la plaque.Pour en revenir à votre ami je suis très triste que vous n'ayez pas pû l'aider comme vous l'auriez souhaiter. Je vous souhaite une soirée euh pardon je rentre du
boulot alors je suis un peu décaler ! Cathy

djeser 25/07/2012 14:50



Bonjour Cathy et merci de votre intervention. Je suis d'accord avec vous pour dire que le médecin est toujours terriblement peiné lorsqu'il ne peut venir en aide à
ses malades : il s'agit alors d'un constat d'impuissance (de la médecine) très difficile à assumer. Concernant les rectorragies du malade, je ne pense pas qu'il s'agisse en pareil cas de pudeur
mal placée mais plutôt de la peur d'apprendre que l'on est gravement malade. J'ai eu ainsi plusieurs cas de patients qui préfèrent "fermer les yeux" sur leur trouble en espérant que tout rentrera
dans l'ordre naturellement. Il s'agit là d'une attitude un peu infantile (mais très compréhensible) qui, malheureusement enlève une chance de guérison et c'est terriblement dommage... La peur,
dit l'adage, n'évite pas le danger...



C.C 23/07/2012 09:33


bonjour, votre histoire est très triste ,je pense que votre ami n'a pas voulu vous ennuyé pour ce problème de rectorragies qu'il pensait bénin.J'ai le même problème depuis de nombreuses années et
parfois la crise dure 3 semaines 1 moi, je ne fais pas partit des amis de mon médecin ,mais je n'en ai jamais parlé avec lui car,pour commencer je ne vais pas souvent le voir et quand cela ce
fait si il n'y a pas de crise à ce moment là et bien je n'y pense pas ,en 10 ou 15 minute on n'a pas le temps de raconter sa vie.Je vous rassure ,pour le moment je pense que cela reste bénin mais
c'est vrai que peut être qu'un jour il me faudra aller voir un spécialiste . cordialement 

djeser 25/07/2012 14:57



Bonjour CC. Je ne partage pas votre point de vue : même si l'on a très peu de temps avec son médecin (parce que, par exemple, il est pressé face à une grosse
consultation), il ne faut pas hésiter à lui fournir des détails aussi importants que des rectorragies, surtout répétées : vous verrez alors que, face à un cas de ce genre, le praticien prendra le
temps d'en savoir plus et de prescrire les examens complémentaires indispensables. Si ceux-ci ne donnent rien de probant, eh bien, et lui, et le malade seront considérablement soulagés. Je pense
donc qu'il ne faut pas hésiter à interroger son médecin pour rien : lui saura faire la part des choses et il ne vous en voudra certainement pas !



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