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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 15:30

 

 

 tour-HLM.jpg

 

 

 

 

 

      Je suis face à la tour. Une tour anonyme comme il y en a des dizaines dans cette banlieue. Je suis seul. Seul alors que d’ordinaire un va-et-vient constant entoure la grande bâtisse. Mais cela s’explique : il est une heure quinze de l’après-midi et nous sommes en plein milieu de la deuxième semaine d’août. La chaleur est intense. Depuis plusieurs années, le mois d’août m’apparaît comme singulièrement éprouvant. Il me semble que jadis, quand je n’étais encore qu’un enfant insouciant des grimaces du temps, cette période de l’année était moins étouffante. Je hausse les épaules : c’est sûrement une impression fausse due à mes souvenirs infidèles. Je n’arrive pas à me décider à entrer, comme si je craignais je ne sais quoi, et je reste là, sur le trottoir, en plein soleil. Pas le moindre souffle d’air. Je ne suis pas tout à fait seul néanmoins. Je ne l’avais pas remarqué mais, à quelques mètres de moi, bien à l’ombre dans le renfoncement de l’entrée, un petit chien blanc et noir me dévisage avec curiosité. Je dois lui paraître totalement stupide. Cette présence inattendue me donne – on ne sait pourquoi – l’énergie qui me manquait pour me mettre en route. Je m’avance dans le hall. Il n’y a plus le soleil mais il y règne une lourde moiteur. Je décide d’ignorer mon environnement.

      Si j’ai bien compris ce que m’a expliqué la secrétaire, je dois voir un enfant. Ou plutôt sa mère. Rien ne presse en fait (c’est pour cette raison que je visite ce foyer en fin de tournée) puisqu’il s’agit de remplir un quelconque document d’aptitude à une colonie de vacances. (Non, elle ne pouvait pas venir à la consultation : qui aurait gardé les enfants ? Et puis elle attend de la visite, etc.). Le patient habite au quinzième étage, ce que me confirme la boîte aux lettres, et c’est donc d’un pas lent que je m’approche des ascenseurs. Je me poste devant celui des étages impairs et décide de prendre à la main ma sacoche dont la bandoulière me vrille l’épaule droite. J’appuie sur le bouton d’appel mais rien ne se passe. Le bouton ne daigne même pas s’allumer pour m’expliquer qu’il a compris mon invitation. Je ne m’inquiète pas outre mesure puisque c’est souvent le cas de ces grands ascenseurs de banlieue si sollicités. Je promène un regard distrait sur les murs du hall qui ont été récemment refaits. La décoration choisie n’est pas extraordinaire et on devine que la société de maintenance n’a pas utilisé les matériaux les plus onéreux ce qui, évidemment, n’est guère étonnant ici. Mais enfin l’ensemble procure une sensation de propreté et ce n’est déjà pas si mal. Je reviens à la porte de l’ascenseur. Toujours rien. Cela m’intrigue car il ne doit pas y avoir grand monde à l’utiliser à cette heure. Je commence à m’inquiéter. J’attends encore et je ne sais pas quoi faire. Attendre toujours ? Monter par l’escalier ? Quinze étages par cette chaleur ? J’entends soudain un bruit de cavalcade. La porte de l’escalier s’ouvre avec force et un jeune d’une quinzaine d’années en surgit. Il me regarde à peine et continue sa course. Je n’ai pas eu le temps de l’interroger. Mais il y a un Dieu car il fait brusquement demi-tour, revient vers moi et me jette : « Faut pas l’attendre ! L’ascenseur, faut pas l’attendre. L’est en panne depuis ce matin. Les mecs sont pas encore venus le réparer ! ». Je ne peux m’empêcher de m’écrier : « Les deux ? Les deux sont en panne ? ». « Ouais, les deux ! » crie-t-il en disparaissant. Je suis consterné. J’ai un moment l’envie irrépressible de repartir, de faire comme si je n’étais jamais venu, comme si je n’avais pas pu venir. Mais cela ne dure pas. La femme attend. Elle n’a pas téléphoné pour annuler au secrétariat qui, dans le cas contraire, aurait cherché à me joindre. Je prends en conséquence mon courage à deux mains et ouvre la porte de la cage d’escalier. Il s’agit évidemment d’une colonne aveugle et ce d’autant plus – je le découvrirai par la suite – que, à certains étages, les ampoules électriques sont hors d’usage. Ca me change de l’extérieur. En revanche, comme si cela pouvait être possible, il fait encore plus chaud. Les murs de béton parsemés de ci, de là, de graffitis, paraissent transpirer la chaleur accumulée les jours précédents. L’ascension est terrible. Chaque étage qui me rapproche de mon but prélève sur moi sa dîme de fatigue. Au début, je les compte puis j’abandonne : leurs numéros sont inscrits sur les portes des paliers, alors je continue sans réfléchir plus avant. A partir du dixième, je suis épuisé mais, évidemment, pas question de redescendre ; alors, je continue m’arrêtant à présent à chaque étage pour reprendre mon souffle. D’ailleurs, j’en profite pour pousser la porte de chaque pallier, pour « m’aérer » et observer chaque fois un long couloir avec des appartements tous semblables et, bien entendu, pas âme qui vive.

      J’arrive enfin. Un nouveau long couloir désert où les portes me contemplent comme autant de témoins muets. Je suis couvert de sueur comme je l’ai rarement été, à bout de souffle, les jambes flageolantes mais j’y suis. La suite sera plus facile. Je cherche le numéro du logement. Je sonne. Bruit de voix puis la porte s’ouvre. Une jeune fille noire me fait face. Je me présente. Elle s’efface à contrecœur. Je franchis le petit couloir et pénètre dans une grande pièce inondée de lumière ce qui me fait cligner les yeux. Une femme habillée d’un boubou à l’africaine se lève à mon approche et, avant que je puisse prendre la parole, déclare :

- « Mais, Docteur, c’est trop tard ! »

- « Trop tard ? »

- « Ben oui, comme on vous voyait pas arriver, on a appelé un autre docteur et il est venu y a une demi-heure… »

     Je me retrouve sur le palier. La porte claque derrière moi. Probablement ennuyée de m’avoir fait venir pour rien, la femme ne m’a pas dit au revoir. Quant à moi, j’ai oublié de lui demander pourquoi elle n’avait pas averti le secrétariat de ce déplacement inutile.

     Je retrouve presque avec joie la cage d’escalier. Quinze étages sont plus faciles à descendre qu’à monter. J’ai toujours aussi chaud. La perspective, face à tous ces contretemps, de dire adieu au sandwich que, en d’autres circonstances, je me serais octroyé, ne parvient pas à m’assombrir. Je suis peut-être venu pour rien mais, au moins, mon aventure du jour est finie et je n’ai rien à me reprocher. Dans vingt minutes, la consultation au cabinet. Au rez-de-chaussée.

 

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Published by cepheides
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plombier paris 3 29/01/2015 17:09

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

cepheides 30/01/2015 15:32

Merci de votre visite et n'hésitez pas à nous laisser l'adresse de votre blog. Cordialement. Cepheides
P.S. : si vous souhaitez les visiter, mes autres blogs littéraires sont référencés en haut, à droite de cette page.

Lydia S. 12/02/2013 16:30


A la lecture de cette petite anecdote, je ne peux m'empêcher de penser que de tels actes confinent à de l'incivilté. On en voit de plus en plus de nos jours : signe du temps où triomphe
l'individualisme ou perte de cohésion sociale témoin d'une certaine décadence ?

djeser 13/02/2013 14:41



Merci pour votre commentaire. Je pense quant à moi que les incivilités (mineures mais susceptibles de "pourrir" la vie de chacun) se multiplient en raison d'un
évident laxisme de la Société et de la perte de certaines valeurs collectives. Ce règne de l'individualisme est-il le reflet d'une décadence peut-être irréversible ou un simple effet de balancier
comme on le voit souvent lors de longues périodes de paix ? Difficile de conclure. La décadence d'une société ne peut jamais - on le sait - s'apprécier sur le moment mais a posteriori.
Seul l'avenir nous renseignera !



cathy 21/08/2012 16:59


bonjour Djeser,je trouve quand même que cette personne aurait pûe au moins  avoir la correction de téléphoner pour savoir si un médecin était en route plûtôt que d'en appeler un autre
 sachant pertinemment que les ascenseurs était en panne et en plus pas d'excuses pour vous avoir fait monté 15 étages pour rien ,c'est vraiment ce foutre de la gueule du monde .

cathy 20/08/2012 17:47


bonsoir Djeser, pour quelqu'un qui ne pratique pas de sport on peut dire que vous avez été servi .

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