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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 17:50

 

 

 

 volet oscillant

 

 

 

 

 

 

Il arrive qu’on revive une scène qu’on ne peut identifier mais sans que la sensation relève de ces impressions de « déjà-vu » qui ne reposent généralement sur rien de réel. Ce jour-là, en allant payer mon essence à la petite guérite située à l’orée du centre commercial, j’étais tombé en arrêt devant une sorte de persienne dont les lames de plastique paraissaient bloquées à mi-hauteur. Chez moi, il n’y a pas de ces sortes de volets mobiles et au demeurant je ne connais aucun de mes amis qui en posséderaient. Ce type de jalousies m’évoque plutôt certains bâtiments officiels, notamment étrangers : on trouve ce genre de système dans bien des films américains où le héros, d’un geste négligent de la main, appuie légèrement sur une des lames afin d’observer l’extérieur sans être vu… Le préposé toussotant furtivement pour me signifier de lui tendre ma carte de crédit, j’abandonnai mon observation et bientôt n’y pensai plus.

Preuve que la mémoire est souvent capricieuse, ce n’est que plusieurs jours plus tard que l’image me revint totalement à l’improviste : regardant par la fenêtre de la cuisine de mon appartement, je revis la persienne bloquée du centre commercial puis, presque instantanément, celle de l’hôpital N. quelques trente ans plus tôt. J’étais alors un jeune étudiant en médecine, en fin de seconde année si ma mémoire est bonne. Ne possédant que les revenus forcément limités d’un boursier de l’Université, j’avais eu la chance d’être accepté durant le mois d’août en tant qu’élève infirmier à l’hôpital N. et avais été affecté au service de néphrologie du Professeur H. De nuit, évidemment, puisque dans ces services de pointe, c’était – et c’est encore – la fraction du nycthémère durant laquelle il est le plus difficile de pallier l’absence des personnels partis en vacances. Je ne m’en formalisais pas trop puisque je n’avais guère la possibilité d’être exigeant sur mes horaires. Plus encore, j’avais l’impression de vivre une sorte d’inhabituelle aventure nocturne tout en étant rémunéré pour approcher l’univers des malades, une préfiguration de ce qui assurément m’attendait par la suite.

Comme je ne savais pas faire grand chose – c’est un euphémisme – mon rôle se bornait à seconder (?) une des infirmières du service, en l’aidant à transporter le matériel dont elle avait besoin ou, parfois, à soulever un malade. En réalité, j’ai aujourd’hui plutôt l’impression que mon rôle principal consistait surtout à « faire masse », ceci afin de rassurer les patients sur l’importance des effectifs soignants, à la manière de ces figurants de théâtre amateur qui, au deuxième acte, représentent la foule à eux-seuls. Dans cet hôpital qu’on appelait jadis « le Palais du Rein » existaient plusieurs chambres de réanimation où étaient regroupés les malades les plus sérieux. Ces pièces relativement stériles étaient jouxtées sur l’un de leurs côtés par un couloir vitré qui donnait sur elles afin que les malheureux patients puissent communiquer, au moins par la vue, avec leurs proches.

Dans une de ces chambres résidait un homme d’environ trente-cinq ans, très sympathique m’était-il apparu, avec lequel je m’étais plusieurs fois entretenu et dont l’état clinique me semblait moins préoccupant que ceux des autres. Il était grand, la peau mate, légèrement replet et je revois parfaitement ses cheveux très noirs et très fournis. Souvent, il déambulait dans sa chambre comme un fauve en cage et il ne faisait aucun doute dans mon esprit que sa sortie était prochainement programmée. Pourtant, chaque soir, en arrivant vers 23 heures, je le retrouvais au même endroit, agité, impatient. Dès qu’il m’apercevait, il me faisait un petit signe amical de la main puis reprenait sa déambulation avant de s’asseoir près de son lit, saisissait une revue ou un livre qu’il reposait aussitôt pour se lever encore.

On m’appela une nuit vers trois heures du matin dans sa chambre alors que je devais prendre les tensions artérielles du service, tâche qu’on me demanda de différer. La pièce me parut noire de monde : il y avait là l’interne de garde, un externe, la surveillante de nuit et mon infirmière. On me pria d’aller chercher rapidement un haricot vomitoire d’acier qu’il me fallut trouver dans je ne sais quelle annexe du local infirmier. Quand je revins, deux à trois minutes plus tard, la situation du malade s’était dégradée au point que l’interne pratiquait un massage cardiaque externe tandis que le reste du personnel s’activait autour du chariot de réanimation. Pétrifié devant cette scène que je ne comprenais pas, je me fis le plus discret possible dans un coin oublié de l’endroit. La surveillante qui tenait le malade se tourna subitement vers moi qui étais le seul à ne rien faire et me cria : « Bon Dieu, mais fermez-donc ce rideau : vous ne trouvez pas que ça suffit comme ça ? ». C’est alors que je les aperçus : la famille était derrière la baie vitrée du couloir et se désespérait de ce qu’elle devinait. « Alors, ce putain de rideau ? » hurla l’interne. Je me précipitai. Incompétence, panique ou plus vraisemblablement défaillance du matériel, le rideau mobile se bloqua à mi-hauteur et rien ne put le faire bouger à nouveau. Dans le couloir, une femme se penchait en pleurant pour comprendre ce qui arrivait à son frère ou à son mari. L’homme qui l’accompagnait se tenait la tête à deux mains et hurlait des mots que je ne saisissais pas. Dans un réflexe futile et totalement inutile, je m’appuyai contre la vitre de séparation pour bloquer du mieux que je le pouvais une vue qui ne pouvait pas l’être. Le malade – dont j’appris par la suite qu’il souffrait d’une leucémie terminale avec insuffisance rénale ce qui expliquait sa présence dans le service – ne put être réanimé. Il mourut sous les yeux des siens. Quant à moi, j’étais terrorisé. Comme dans un cauchemar, je ne savais pas quoi faire et me retrouvai totalement paralysé face à des événements qui me dépassaient absolument. Heureusement, une infirmière fit évacuer le couloir qui se vida soudain derrière moi. Puisque ma présence, de toute façon inutile, n’était plus requise, je regagnai presque en courant le poste infirmier. On ne me reparla plus du pauvre malade, ni de mon incompétence notoire. Je dois à la vérité de reconnaître que je ne me sens pas réellement coupable de ne pas avoir su pratiquer des actes ou adopter des attitudes qu’on ne m’avait jamais enseignés mais, à partir de ce moment pour moi des plus pénibles, j’ai pris définitivement en horreur les volets mobiles.

 

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Published by cepheides
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commentaires

Valentin le désossé 03/02/2015 15:07

Voilà le genre d'aventure particulièrement pénible qui n'offre qu'un seul avantage mais il est de taille : former le caractère en permettant l'acquisition d'une expérience utile en devenir !

Lydia S 13/08/2012 14:36


Désagréable expérience, en effet !

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