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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 18:48

 

 

 

 Fleurimont-Reunion-jardin.JPG

 

 

 

 

 

 

Dans le Val-de-Marne existe une institution bien particulière : le SAMI, sigle signifiant Service d’Accueil Médical Initial. Il s’agit d’un organisme de garde des médecins généralistes qui s’y succèdent à tour de rôle aux heures où les cabinets médicaux sont ordinairement fermés : les soirs de 20 heures à minuit, les samedis, dimanches et jours fériés. Le but recherché est assez simple : désengorger les urgences des hôpitaux où, il faut bien le dire, il semble parfaitement inutile de faire attendre, parfois plus de six heures, des enfants quelque peu fiévreux ou un patient souffrant d’une quelconque douleur abdominale, le tout dans l’ambiance assez tendue que l’on sait. Soutenue fermement par les services de l’Assurance Maladie, l’initiative est louable et devait s’étendre à l’ensemble du pays. Malheureusement, si l’assistance donnée est incontestable (et la population très satisfaite), il semble que les financements pour étendre cette prestation ailleurs que dans le Val-de-Marne soient assez difficiles à trouver. De ce fait, les douze « SAMI » val-de-marnais restent encore aujourd’hui les seuls à fonctionner ce qui explique la venue de malades d’horizons divers comme d’autres départements de l’Ile de France, voire – j’ai pu le constater plusieurs fois – du reste du pays.

Ce samedi après-midi, j’étais donc d’astreinte au SAMI de X et la salle d’attente était bien garnie, m’assurant une occupation certaine jusqu’à l’heure de la relève. Terminant une consultation pour un bébé fiévreux, je raccompagnai les parents quelque peu rassurés jusqu’à la porte du cabinet et fis signe au patient suivant. D’un seul coup d’un seul, six personnes se levèrent alors, quatre adultes et deux enfants, donnant immédiatement à la salle d’attente une allure moins surpeuplée. Je fis asseoir les adultes du mieux que je le pus et m’adressai à l’homme qui paraissait être le chef de cette famille nombreuse. C’était un petit homme de race noire d’emblée assez sympathique, les yeux vifs et un large sourire aux lèvres. Encouragé, je ne pus m’empêcher d’aborder la conversation sur un plan peu médical.

          - Vous, vous êtes de l’Ile de la Réunion ! m’exclamai-je. Ayant en effet longtemps et à plusieurs reprises fréquenté cette île française de l’océan indien, j’en avais retenu la morphologie de l’ethnie locale, appelé là-bas « cafre », mélange de caractères africains et indiens.

          - Presque, me répondit-il. Vous avez, Docteur, presque raison ! En fait, nous sommes Mauriciens…

L’ile Maurice est, comme chacun sait, l’île voisine de celle de la Réunion et, aujourd’hui indépendante mais forte d’un passé commun avec la France il y a plusieurs dizaines d’années, on y parle encore un peu notre langue. L’homme me présenta sa petite famille : son épouse, sa mère, sa belle-mère et ses deux enfants, tous malades à des degrés divers, m’expliqua-t-il aussitôt. Je décidai de commencer par la petite fille d’une dizaine d’années qui présentait effectivement une rhino-pharyngite. Tout en auscultant l’enfant, je continuai la discussion avec le père.

         - Ca fait longtemps que vous êtes en France ?  demandai-je.

             - Plus de douze ans, me répondit-il. On est arrivés en 1998.

               - Et vous retournez à Maurice ?

             - Chaque année, on y fait un petit séjour. Pour voir les amis. Et le reste de la famille, bien sûr.

              - Et vous revenez…

            - Evidemment qu’on revient. C’est que j’ai mon travail ici, vous savez.

En réalité, j’eus à examiner quatre patients, tous victimes d’une même infection virale peu grave. Après avoir rédigé mes ordonnances, je m’emparai de la carte vitale tendue par mon sympathique Mauricien mais ne pus me résoudre à facturer tous les actes. C’est peut-être stupide de ma part mais je crois encore que si les comptes de la Sécurité sociale sont tellement dans le rouge, c’est que, souvent, des prestations sont demandées de façon abusive : au prix des actes de weekend, deux consultations me semblaient suffisamment convenir. Le malade dut saisir mon hésitation car il déclara :

          - Oh, vous pouvez y aller, Docteur. On est tous à la CMU ! Alors, vous savez…

      Au SAMI, on pratique systématiquement le tiers-payant, c'est-à-dire la dispense d’avance des sommes à payer (ou du moins de sa partie principale), seul le paiement du ticket modérateur restant à la charge du patient. C’est d’ailleurs une exigence des caisses d’Assurance Maladie. Dans le cas de ce malade, c’était encore plus simple parce que la CMU (Couverture Maladie Universelle réservée aux personnes très pauvres ou sans emploi) dispense de tout paiement, les Caisses honorant directement les médecins. Cela ne changeait rien à mon refus de tout « faire payer à la Sécu ».

             - Mais, repris-je, je croyais que vous aviez un travail ?

             - Oui, et même un travail qui rapporte bien !

             - Mais alors…

          - C’est là que je suis fort, Docteur ! Vraiment fort ! Depuis 1998, donc depuis plus de douze ans si on compte bien, je n’ai jamais payé le moindre impôt. Jamais. Pas une seule fois ! Et j’ai obtenu la CMU pour nous tous ! Hein, que j’suis fort, Docteur ?

             - Alors, ça oui, vous êtes fort !

     J’étais, je l’avoue, quelque peu agacé par cette déclaration un peu trop martiale à mon goût mais, s’il y avait dans cette affaire quelque chose d’illégal, ce n’était certainement pas à moi de m’en mêler. Non, ce qui m’étonnait surtout, c’était que cet homme – et sa famille – aient abandonné les douceurs de leur île pour la grisaille de la métropole (c’est comme ça qu’on dit à la Réunion).

             - Mais, Maurice…

          - Jamais, Docteur, on retournera jamais à Maurice… enfin, je veux dire, pour y vivre tout le temps, quoi. Les enfants, y z ont leurs copains ici et, ma femme et moi, on se plaît bien ici.

     Chacun voit midi à sa porte, dit l’adage, et cela ne sert à rien de chercher à discuter sur des thèmes de ce genre. Mais je sais une chose : je suis né en France métropolitaine et puisque j’y ai trop de souvenirs, je ne la quitterai donc probablement pas. Toutefois, si j’avais eu la chance de voir le jour dans les îles, je ne pense pas que j’aurais pu m’en détacher. Je sais, je sais : la vie n’y est pas toujours aussi rose qu’on veut bien le dire. Toutefois, mon sympathique Mauricien était plein d’énergie et, probablement, débordant de projets divers. Je reste persuadé qu’il aurait pu trouver son bonheur dans son île natale. Profiter d’une qualité de vie bien supérieure – j’ai pu le constater à la Réunion, « l’île-sœur » - avec pour décor au moins partiel l’océan et ses plages, les palmiers de cent espèces différentes, la flore exubérante, la faune parfois si étrange, les couchers de soleil sur le bistre du ciel… Et les senteurs des nuits tropicales. Tout un univers si intense, si différent de nos banlieues bétonnées. Ou, à tout le moins, il aurait pu émigrer dans l’île voisine, ce bout de France de l’autre côté du monde. Mais non, à la douceur des îles, il avait préféré la banlieue d’une grande ville et son cortège de servitudes. Etrange selon moi mais, après tout, chacun vit sa vie comme il l’entend.

 

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Published by cepheides
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Berthe 26/08/2013 17:49

Merci d'avoir choisi la photo de ma "cour à Fleurimont .Cela me fait un petit-gros pincement au coeur de l'avoir abandonnée.Mais quand on ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
Et je travaillait la-bas et je payais de confortables impots,sans CMU.Alors ce natif de l'île soeur,m'énerve passablement.Berthe.

Sami 28/09/2012 22:10


Bonjour et merci pour cette anecdote édifiante ! Je reste quant à moi persuadé que la Sécurité sociale "à la Française" ne pourra être sauvée tant que continueront à proliférer des profiteurs du
type de celui que vous décrivez ici. A nous de faire la chasse à ces gens qui ne "jouent pas le jeu". Auriez-vous pu (si vous l'aviez souhaité) NE PAS TRAITER cet individu ? Et sinon comment
faire ?

djeser 30/09/2012 18:44



Merci pour votre intervention. Il est certain que bien des gens "profitent" du système de santé français (pas que de lui, d'ailleurs, mais aussi de l'ensemble des prestations sociales possibles).
Cela peut paraître scandaleux mais c'est ainsi : les vérifications sont bien trop rares, faute d'effectifs, et peut-être aussi ne veut-on pas aller trop loin pour certains contrôles. Quoi qu'il
en soit, il s'agit d'un phénomène sociétal que le médecin, en tant que thérapeute, n'a pas à connaître car il est rémunéré pour soigner les malades et pas pour entreprendre des chasses aux
sorcières qui devraient être assurées par d'autres... Alors oui : pour répondre à votre question, il est évident que le médecin doit soigner son malade quel que soit celui-ci et quelles que
soient les situations qu'il a à connaître... Le seul cas où un refus de prise en charge pourrait se produire, c'est - comme le souligne le code de déontologie médicale - si le malade présente des
revendications notablement injustifiées et ce, en dehors d'un cas d'urgence évidemment. A chacun son rôle !



cathy 17/09/2012 09:49


bonjour Djeser,ben oui ,malheureusement il y a encore beaucoup de gens comme ça qui profitent du système ils  travaillent à temps pleins et se font déclarer le strict minimum pour pouvoir
,ensuite,gonfler leurs salaires avec toutes les aides qu'ils peuvent récupérer(alloc..,cmu exc...)je trouve cela révoltant.Comme vous ,je ne comprend pas non plus les gens des iles qui quittent
leurs coin de paradis comme dit mon frère (nouvelle calédonie)pour la capitale .Personnellement ,je ne suis pas une aventurière mais si ma soeur venait à partir je croit bien que je la suivrais
,car ici je n'ai rien.En attendant je me contenterais de vacance,ensuite on verra!

Lydia S. 16/09/2012 15:24


Bonjour ! j'ai lu avec intérêt l'histoire de ces Mauriciens. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il est singulièrement scandaleux que cet homme qui, comme il le dit, exerce une activité plutôt
lucrative, ne paye pas ses impôts dans le pays qui l'accueille et même qu'il bénéficie de la CMU, en principe réservée aux personnes sans ressources. On se demande quel est le rôle des médecins
controleurs des caisses et des fonctionnaires qui surveillent le paiement de l'impôt sur le revenu... Et on s'étonne ensuite de l'accumulation des déficits !

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