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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 15:20

 

 

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Dans cette partie de la ville – qui a depuis fort changé – on trouvait nombre de petites habitations individuelles servant de refuge à bien des retraités qui vivaient là une fin de vie paisible. Aujourd’hui, on parlerait de banlieue pavillonnaire et le souvenir que j’en ai gardé est effectivement celui de ces maisonnettes en meulière qui ne dépassaient guère un étage mais s’enorgueillissaient d’un petit jardin toujours amoureusement entretenu. Ce n’était pas encore la mode anglo-saxonne des gazons et les vieilles gens d’alors lui préféraient les massifs de fleurs, les chemins de gravier et les arbres, un peu toujours les mêmes il est vrai. Beaucoup entretenaient également un coin potager qui présentait l’avantage de les occuper considérablement tout en leur donnant l’impression d’économiser sur leurs dépenses alimentaires.

Monsieur S. était un de ceux-là mais comme il arrivait au crépuscule de sa vie, cette tâche quotidienne lui était devenue chaque jour un peu plus pénible. C’était un homme sec et de petite taille, toujours vêtu des mêmes habits, élimés mais impeccablement propres. Veuf, il allait à petits pas, sans se presser, pour son habituelle promenade de midi avant de regagner le pavillon que lui et sa femme avaient mis toute une vie à payer. Ses enfants, qui n’habitaient pas loin, venaient rarement le voir mais il ne semblait pas en souffrir puisque, comme il le disait volontiers, « il faut bien que les jeunes fassent leurs vies ». Il ne nous rendait pas souvent visite au cabinet puisqu’il ne se plaignait guère des maux qui, souvent, accablent cette partie de notre existence.

Ce fut donc avec surprise que je vis un jour débarquer ses enfants et petits-enfants, venus en délégation, pour me dire que « le grand-père, ça va pas du tout ! ». Devant mon étonnement, moi qui l’avais encore vu quelques jours auparavant marchant d’un pas lent sur un des trottoirs de la ville, ils m’expliquèrent avec force détails que « le grand-père, y a sa mémoire qui fiche le camp. Vous comprenez, Docteur, nous, on s’inquiète. On a peur qu’il oublie quelque chose sur le gaz et que ça fasse tout sauter. Et puis, on a l’impression qu’il est plus comme avant. Il oublie tout : tenez, l’autre jour, il ne savait même plus qu’on était dimanche… Et puis, y a sa vue qui baisse… ».

Je m’efforçai de rassurer cette étrange procession familiale, non sans me demander s’il n’existait pas un problème réel que j’aurais pu ne pas percevoir. Nous tombâmes d’accord sur une prochaine consultation du vieil homme afin d’éclaircir les raisons de cette sollicitude soudaine et d’en apprécier les éventuels fondements car, après tout, qui connaît mieux les êtres que leur famille proche… « Mais ça va être dur de le décider, Docteur, car, vous savez, le grand-père, il n’est pas si facile à manier. On fera ce qu’on pourra pour qu’il vous rende visite… S’il n’oublie pas » ajouta sa belle-fille. « Peut-être faudra-t-il prévoir, un jour ou l’autre, un placement si on ne peut pas faire autrement, conclut son fils, car il ne faudrait pas qu’il lui arrive quelque chose, vous êtes bien d’accord, n’est-ce pas, Docteur ? »

Cherchant à rassurer ces bonnes âmes, j’insistai particulièrement sur la fragilité de tels sujets, sur la nécessité de ne jamais rien brusquer, de conserver aussi longtemps que possible un statut quo qui ne dérange personne et je m’entends encore affirmer :

- « Si, si, c’est promis, je le verrai, votre papa, et je vous dirai sincèrement si je pense qu’il peut continuer à habiter seul son pavillon. Mais, je vous assure qu’il faut toujours chercher à ne pas séparer les vieilles gens de leur petit monde à eux, sinon, bien souvent, on court à la catastrophe… ».

Monsieur S. s’inscrivit à ma consultation quelques jours plus tard. Il était exact que le vieil homme avait quelque peu décliné, au plan physique essentiellement puisqu’il se plaignait de douleurs rhumatismales diffuses, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Mais, étant donné son âge, je ne trouvai rien là de rédhibitoire, rien qui vaille en tous cas l’inquiétude de ses enfants. Sa mémoire n’était pas si mauvaise et je le sentais plutôt bien inséré dans son petit univers. Si on ne lui demandait guère plus que de poursuivre son existence tranquille, si on ne cherchait pas à lui imposer des contraintes ou des activités nouvelles, toujours pénalisantes à pareil âge, j’étais bien persuadé qu’il pourrait encore prolonger de nombreux mois sa fin de vie dans le cadre paisible qui était le sien. Je le rassurai donc sur son état de santé et me contentai de lui demander de me rendre de petites visites régulières, pour une surveillance occasionnelle largement suffisante pour son cas qui n’était pas bien grave. Il serait toujours temps d’agir si le besoin devait s’en faire sentir.

Le fils de Monsieur S. était, quant à lui, hypertendu et venait en conséquence nous voir régulièrement pour la surveillance d’une affection bien réelle celle-là. C’est donc une à deux semaines plus tard que je pus demander, au hasard de cette visite de routine, comment se portait notre souci commun.

- « Mais vous ne savez pas, Docteur ? Mon père a dû être hospitalisé. Il est à l’hôpital où on s’occupe bien de lui, je peux en témoigner. Car ce n’était plus possible : ma femme était morte de fatigue à faire sans arrêt l’aller-retour entre l’appartement et la maison du grand-père… Obligée, vous pensez bien, car on avait toujours la crainte qu’il arrive quelque chose. Vous savez, on ne peut pas compter sur les voisins alors c’était plus une vie de toujours courir. Tenez, ma femme qui l’aime énormément, eh bien, elle en avait quasiment perdu le sommeil. Si, Docteur, je vous assure. Et moi, la bile que je me suis faite… A l’hôpital, au moins, on sait qu’il est surveillé et qu’il ne peut rien lui arriver. Et puis, il y est drôlement bien : là-bas, c’est nickel partout. Les infirmières sont très dévouées, toujours impeccables. Dans cet hôpital, c’est tout blanc, propre et tout. Y a même la télé en couleurs ! Ah, ça, on peut dire qu’il y est bien. Ca le change du gourbi où il se trouvait, pour sûr ! ».

J’avais écouté sans rien dire ce grand discours. Je n’étais plus sûr de rien : se pouvait-il que le vieil homme que j’avais trouvé si présent, si lucide, ait pu me tromper ainsi ? Se pouvait-il que ses enfants aient connu un autre monsieur S., affaibli dans ses fonctions mentales au point d’être un danger véritable pour lui et peut-être pour les autres ? Je me demandais comment j’avais pu ainsi être abusé. Au fond, je n’étais sans doute pas aussi malin que je le pensais puisque je n’étais pas capable de voir la maladie et la déchéance là où elles se trouvaient. La conversation en serait restée là que j’aurais vraisemblablement conclu à un manque de vigilance de ma part, à un échec diagnostique certain, comme cela, hélas, devait m’arriver trop souvent. Mais, interprétant à tort mon silence, le fils de monsieur S. qui se rhabillait et revenait à mon bureau, baissa soudain le ton de sa voix et ajouta :

- « Et puis il y avait cette situation absurde : lui, tout seul à s’ennuyer dans sa grande maison et nous, obligés de vivre à quatre dans un deux pièces. Vous vous rendez compte : pour les enfants, ne serait ce que pour eux, c’était tout à fait injuste. Alors, dans le fond, cette maladie, ça arrange les affaires de tous : le grand-père est enfin vraiment pris en charge et nous, on pourra être un peu plus à l’aise. Parce que le grand-père est d’accord. Comme il sait qu’il ira dans une maison avec des vieux comme lui, après l’hôpital, eh bien, il nous a proposé d’habiter le pavillon. C’est vraiment chic de sa part, n’est-ce pas ? Et nous, on est enfin rassurés sur son sort. Voilà une histoire qui se termine bien, vous ne trouvez pas, Docteur ?

J’étais plus que mal à l’aise. A tort ou à raison, je ne croyais pas un traître mot de ce que m’avançait mon interlocuteur. Cette soudaine attention pour le « grand-père », après tant de mois d’absence, m’apparaissait sous un jour nouveau. J’étais pratiquement certain que cette solution qui « arrangeait tout le monde » avait été extorquée au vieil homme et qu’il avait été obligé d’échanger sa liberté paisible contre la pesante sollicitude de l’institution. Je trouvais cela ignoble mais on ne m’avait pas demandé mon avis que, d’ailleurs, je n’avais guère à donner dans cette navrante histoire de famille. Je n’étais de plus nullement certain que les enfants aient eu la totale compréhension de l’acte qu’ils avaient suscité. Peut-être avaient ils fini par croire à leur dévouement supposé ? Je décidai quand même de ne pas en rester là et de rendre visite le plus tôt possible à monsieur S. afin d’avoir, si cela était réalisable, sa version de l’histoire ou, à défaut, de me rendre compte par moi-même de son état. Je n’en eus pas le temps : monsieur S. mourut exactement le quatorzième jour de son hospitalisation. On n’a jamais su pourquoi.

 

 

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Published by djeser
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commentaires

cathy 09/05/2012 08:46


bonjour,je pense aussi que tout est question d'éducation.Pour ma part seul ceux qui respecterons ma liberté et les animaux trouverons grace à mes yeux,Autrement si argent il y a , je donnerai
tous à trente millions d'amis.Pour le moment mes neuveux et nièces sont jeunes ......

Carême-Prenant 08/05/2012 17:44


Voilà effectivement une bien navrante histoire qui prouve l'inhumanité de certaines personnes. Ayant vécu quelque chose de semblable dans ma propre famille (le placement très discutable d'un de
mes oncles), je suis à peu près certain que de tels faits sont - hélas - bien plus fréquents qu'on ne veut habituellement l'admettre...

cathy 03/05/2012 18:15


bonjour,je suis dégoutée de voir que des enfants puissent maltraité de la sorte leurs parents ,pour pouvoir touché l'héritage plus vite, ils n'hésitent pas à sollicité le médecin de famille en
invoquant des soi-disant trou de mémoires,une façon de ce débarrasser plus vite du vieux qui devient encombrant puisqu'il habite seul dans sa maison et que sa belle famille aimerait justement
cette maison.  Dans notre famille que ce soit frère,soeurs,cousins ou cousines jamais personne ne se permettrait d'agir de la sorte.Qu'ils aient des biens ou pas pour nous ce qui compte
c'est que nos parents puissent vivres le plus longtemps chez eux et profiter un maximun de la vie comme ils l'entendent ,pour nous ,seul le bonheur compte pas l'argent...

djeser 04/05/2012 15:49



Bonjour et merci de votre intervention. Je pense comme vous que seul le bien-être des gens devrait compter sans que l'argent ou les biens ne rentrent en ligne de compte mais...



kenofera 30/04/2012 20:47


pour "rebondir" à cette triste histoire, je conseille de voir "les vieux chats", film chilien qui est sorti, il y a peu de temps!

djeser 01/05/2012 18:46



Eh bien, on le fera : merci pour l'info !



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