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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 17:44

 

 

 banlieue

 

 

 

 

   Durant toutes ces années, je crois avoir rencontré bien des sortes de gens, des plus tranquilles aux plus stressés, des plus banals aux plus étranges.

   De l’affection somatique grave qui dégrade irrémédiablement jusqu’à la maladie mentale qui détruit la personnalité, il m’a été donné de voir nombre de souffrances, nombre de tourments. Il est vrai que la maladie, singulièrement quand elle est d’importance, transforme les êtres : le médecin découvre souvent une personne – son patient - différente de ce qu’elle est habituellement et l’image qu’il retire d’elle n’est pas toujours en rapport avec celle qu’en ont ses proches, ses amis ou des voisins. Parfois, néanmoins, au détour d’une consultation ordinaire, on se trouve en présence de situations qui étonnent, qui « interpellent » comme on dit de nos jours.

  Ce mardi matin du mois d’août, comme à l’ordinaire, j’effectuais les visites classiques de patients qui, pour des raisons plus ou moins valables, ne pouvaient se rendre au cabinet médical. Il faisait chaud - trop chaud en tout cas à mon goût - et je pestais intérieurement contre l’énorme semi-remorque qui bloquait cette petite rue de la ville où résidait ma malade. J’abandonnai donc ma voiture et me dirigeai lentement vers le petit pavillon engoncé entre deux immeubles ordinaires, me félicitant que, au moins, je n’aie pas par cette chaleur à gravir je ne savais combien d’étages.

   Ma patiente était une vieille femme hypertendue, victime d’un malaise léger qu’elle avait mis sur le compte de sa « tension ». J’avais pratiquement fini de l’examiner et j’étais en train de la rassurer quand l’autre porte de la cuisine dans laquelle nous nous trouvions s’ouvrit brutalement. Un grand escogriffe plutôt âgé entra d’un seul coup, comme emporté par une colère intense, et s’exclama : « Allons bon, v’la qu’t’as encore appelé le toubib ! Décidément, tout c’t’argent foutu en l’air ! ». Sans même me laisser le temps de dire le moindre mot, l’homme était ressorti. La vieille femme laissa s’installer un petit instant de silence avant de me dire : « Faut pas vous en faire, docteur, c’est rien que mon mari. Il est comme ça, vous savez : il supporte pas que je me fasse soigner. Faut pas faire attention à lui ! ».

   Je terminai donc mon examen et, après avoir vu avec elle quelques modifications mineures à apporter à son ordonnance habituelle, je ne pus m’empêcher de demander :

Il est toujours comme ça, votre mari ?

Ah, lui, il râle tout le temps, pour un oui ou pour un non, me répondit la vieille dame. Et comme je restai à la regarder, elle ajouta :

Vous savez, c’est une histoire un peu curieuse. Imaginez donc : il travaillait à la fonderie et je dois dire qu’il a travaillé dur. Ca oui ! Mais le jour de sa retraite, il a décidé qu’il ne ferait plus rien. Plus rien.

Vous savez, répondis-je, c’est un cas assez fréquent. Certaines personnes décident qu’elles ont assez travaillé et, hop, elles ne veulent plus rien faire. Simplement se reposer.

Oui, mais lui, il ne fait vraiment plus rien. Absolument plus rien.

Comment ça ?

Rien, il ne fait plus rien.

Mais alors à quoi passe-t-il ses journées ?

Il reste allongé sur son lit. Il regarde le plafond.

Il regarde le plafond ? Enfin, Madame, il faut bien qu’il s’occupe ! Il doit bien faire quelque chose, je ne sais pas, moi, écrire, faire des mots croisés, des réussites…

Non. Rien.

Il regarde bien la télé ?

Jamais. Il dit que ça l’ennuie.

La radio ?

Jamais.

Alors il lit ?

Il n’a pas touché un livre ou lu un journal depuis au moins 20 ans.

Il ne se met pas à sa fenêtre ? Il doit au moins regarder passer les voitures, les gens…

Jamais.

Il vous parle, non ?

Le moins possible et uniquement pour rouspéter.

Mais enfin ce n’est pas possible : Il faut bien qu’il ait une occupation ! Il ne sort pas ?

Jamais. Il reste allongé sur son lit. Il regarde le plafond.

Vous avez des visites ? Des enfants ?

J’ai une fille qui est mariée en province mais quand elle vient, peut-être une ou deux fois par an, c’est le plus souvent elle qui monte. Elle est habituée à son caractère.

Ça me paraît presque incroyable, dis-je à la vieille femme avant de reprendre, soudain terriblement curieux : il ne sort jamais de sa chambre ?

Seulement pour les repas qu’il expédie le plus rapidement possible. Après il remonte pour s’allonger sur son lit. Les repas, c’est toujours à la même heure : 7 heures trente, midi et demie, huit heures. Tous les jours, dimanches et jours fériés aussi bien. D’ailleurs, vous avez vu ? Il était en colère parce qu’il est midi et demie et qu’il vous a trouvé ici avec moi et que la table n’est pas mise.

Quel âge a-t-il ?

Il va sur quatre-vingt six.

Et…

Oui, il est comme ça depuis plus de 20 ans.

Mais vous, vous ?

Moi, je dis : chacun fait comme il veut. Je m’occupe pas de lui, sauf pour son manger. Et quand il rouspète, je ne l’écoute même plus.

Voilà qui est effectivement singulier, ne pus-je m’empêcher d’ajouter. Il voit un médecin ?

Il dit toujours qu’il est malade, bien plus que moi qu’il dit, mais son médecin ne lui trouve jamais rien. Alors, il jette les médicaments et il reste dans sa chambre. Mais, vous savez, docteur, pendant qu’il regarde son plafond, eh bien, au moins, il me fiche la paix. Alors je me plains pas.

   Je quittai le pavillon de la vieille dame avec une étrange impression. Je ne mettais pas en doute la parole de ma patiente mais je me demandais comment un être doué de raison pouvait vivre dans ces conditions là. Un terrible état dépressif ? Une démence sénile ? Une autre maladie psychiatrique ? Rien ne collait vraiment et cet étrange cas restait un mystère pour moi. Sur le trottoir, devant le pavillon, je jetai un œil sur les fenêtres de l’étage. Mais personne ne guettait mon départ. L’homme devait être allongé sur son lit à regarder son plafond. J’en apercevais un petit morceau entre les rideaux. Un plafond blanc et vide. Comme sa vie.

 

 

 

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Published by cepheides
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commentaires

cathy 22/05/2012 14:57


bonjour Djeser,c'est vraiment une bien étrange histoire.Comment cette personne à pue en arriver là? à quoi peut il penser?je pense que si c'est pour finir sa vie si tristement ,autant ce suicider
.

djeser 23/05/2012 14:27



Eh oui : c'est bien là toute l'ambiguïté de cette anecdote...



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