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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 15:29

 

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Mon premier vrai remplacement de médecine générale me propulsa dans un coin de France où je n’avais encore jamais mis les pieds. Dire que le dépaysement était pour moi intense est un euphémisme mais il fallait bien commencer quelque part et si la Picardie, en pleine campagne sucrière, ne m’inspirait guère, c’était le lieu où j’allais enfin pouvoir exprimer tout ce que j’avais si laborieusement appris au long des années précédentes. A défaut d’expérience, j’étais donc plein de courage et, ne doutant de rien, j’espérais bien rendre service à l’Humanité souffrante.

Comme tous les débutants, je n’étais pas très fier en arrivant sur les lieux de mes (futurs) exploits, d’autant que j’avais convaincu la secrétaire du cabinet médical où je remplaçais l’un des deux médecins, de ne pas prévenir les malades de ce que le médecin en titre était parti se faire bronzer quelque part plus au sud. C’était très certainement une erreur mais on n’apprend que peu à peu les rudiments de la psychologie humaine.

Composé à la fois d’une partie citadine provinciale et d’une campagne plus typique, le secteur que je parcourais avec la foi de la jeunesse m’exposait le plus souvent à des visages surpris quand ils n’étaient pas carrément hostiles.

Ma quatrième journée était consacrée toute entière aux visites à domicile et j’arrivai bientôt, le cœur serré d’un accueil imprévisible, devant une maisonnette aux volets pimpants qui se tenait un peu à l’écart de la grande route locale. J’inspectai avec attention les environs composés de champs, de chemins vicinaux et de quelques rares arbres. Rien ne bougeait et le silence était assez intense pour que je prenne la peine de le remarquer. Je me décidai finalement à sonner. Presque aussitôt, la porte s’ouvrit sur une femme d’une soixantaine d’années qui, apparemment, guettait mon arrivée. Contrairement à mon attente, et avant que je ne puisse prononcer la moindre parole, elle s’exclama : « Ah, Dieu Merci, c’est un remplaçant ! » ce qui ne manqua pas de m’étonner. La femme parlait doucement d’une voix rauque et essoufflée qui me donna la certitude que j’étais bien face à ma patiente.

S’effaçant pour me laisser entrer, elle me conduisit directement dans un petit salon plutôt obscur qui, comme tous les endroits qui servent de refuge à de grands malades, sentait le renfermé et une vague odeur de médicament. La pièce était en désordre, témoignant de ce que sa propriétaire avait d’autres soucis en tête que d’en assurer le ménage. La femme s’écroula plus qu’elle ne s’assit dans un petit fauteuil d’angle et ce fut elle encore qui reprit la parole. « Je suis bien contente, Docteur, de vous voir vous et pas le docteur D. car j’ai un grand, très grand service à vous demander. Voilà… ».

Son histoire que j’écoutais en silence était bien triste à défaut d’être originale. Elle souffrait d’un cancer du poumon – un anaplasique à petites cellules si j’ai bonne mémoire – dont l’évolution était fort avancée et au delà de toutes ressources thérapeutiques, comme on dit obligeamment dans la profession. La fin de cette malheureuse était en conséquence très prévisible, dans la douleur intense et l’étouffement progressif, fort éprouvant sur le tard. Mais ce qu’elle me demandait était plus singulier. Le médecin que j’avais à cet instant précis le malheur de remplacer était un excellent homme très catholique, comme on en rencontre beaucoup dans le nord de la France, et sa foi profonde l’empêchait d’accéder au désir ultime de sa malade qui était d’abréger le plus confortablement possible sa souffrance. Elle espérait donc que, moins intransigeant ou plus influençable, je saurais l’aider à surmonter cette dernière épreuve.

Tout en écoutant ce discours suppliant et probablement répété mentalement à maintes reprises, je m’étais assis et me disais que j’étais plus tôt que prévu confronté à ce type d’épreuve qui n’est jamais abordé dans les exposés magistraux et les livres de médecine. Je n’étais pas préparé mais il me fallait néanmoins répondre sans attendre à la supplique. Je m’éclaircis la voix et entamai un discours bien moralisateur sur la nécessité de garder l’espoir, de ne pas céder trop vite au découragement, bref toutes ces formules creuses que l’on garde en réserve pour l’occasion. La femme me dévisageait avec avidité et je voyais, au fur et à mesure que je prononçais les paroles qu’elle redoutait, son visage se figer et ses yeux s’embuer. Je m’arrêtai soudain au beau milieu d’une phrase, posai ma main sur son épaule dans un geste de compréhension extrême et, après un bref silence, lui demandai : « Madame, vous êtes sûre ? Absolument sûre ? ». Son visage s’éclaira d’un bref sourire triste et elle me chuchota : « Bien sûr, Docteur, vous pensez bien… ». Ma décision était prise. Aucune raison médicale, aucun motif personnel ne m’y avaient conduit mais un simple besoin d’humanité, le seul désir de redonner à cette grande malade le choix de ce qui me paraissait être le dernier acte volontaire de sa vie. Je savais pourtant qu'il s'agissait là d'un acte particulièrement grave qui allait à l'encontre de tout ce que pouvait enseigner la Société. Mais je savais aussi les longues heures de souffrance inutile à venir et l'inébranlable volonté de la malade d'y mettre enfin un terme à la suite d'une décision mûrement réfléchie. Je n'étais que le messager. Rien de plus.

J’ai toujours sur moi quelques ampoules de morphine, drogue évidemment tout à fait contre-indiquée en cas d’insuffisance respiratoire et qui présentait ici le double avantage de répondre au vœu de la patiente tout en lui procurant une phase certaine de bien-être. Je lui en fis donc l’injection et, dans un geste nullement prémédité, je m’empressai de faire disparaître ampoules et seringue dans la poche de ma veste.

Lorsque je quittai la petite maison, la femme répondit presque distraitement à mon au revoir, comme si déjà elle se préparait à cette issue si ardemment souhaitée et si proche désormais. Quant à moi, je n’éprouvai nul remords puisque je m’étais en somme contenté d’accomplir ce que j’aurais voulu qu’un autre me fasse si j’avais été moi-même confronté à la terrible maladie.

Je ne réentendis parler de cette triste affaire que quelques heures plus tard, en revenant au cabinet. La secrétaire était devant son bureau et dès qu’elle m’aperçut, elle se précipita vers moi : « Docteur, je ne sais pas ce qui se passe mais l’infirmière de Mme X téléphone toutes les cinq minutes. Elle veut vous parler personnellement ! ».

L’infirmière était tout simplement hors d’elle et n’arrivait que difficilement à trouver ses mots tant son agitation était intense.

- « Docteur, madame X est morte, criait-elle. C’est moi qui l’ai trouvée. Qu’est-ce que vous lui avez fait ? Je sais que vous venez de la voir ! »

- « Mais rien, madame, que croyez vous ? » répondis-je du ton le plus calme dont je fus capable. Mais elle ne m’écoutait pas.

- « Vous l’avez tuée. Je sais que vous l’avez tuée. C’est un crime ! »

- « Madame, vos insinuations sont scandaleuses et je ne veux rien entendre de plus » rétorquai-je en raccrochant brutalement.

Je restai quelques instants immobile, face à la secrétaire qui mourait d’envie d’en savoir plus. Lorsque je retirai ma main de ma poche, je me rendis compte en voyant une goutte de sang que je m’étais involontairement blessé en égrenant entre mes doigts l’ampoule vide de morphine que je me félicitais à présent d’avoir eu le réflexe de reprendre. Je ne regrettais rien puisque j’étais certain d’avoir fait ce que je croyais devoir faire. Je n’entendis plus jamais parler de madame X et de son infirmière mais c’est peut-être de ce jour-là que data l’hostilité à peine voilée du confrère qui travaillait avec moi et qui sut me rendre le reste de mon remplacement assez pénible.

Aujourd’hui, même lorsque je pratique au lit du malade une injection des plus anodines, je n’oublie jamais de reprendre mes ampoules vides.

 

 

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Published by cepheides
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commentaires

cathy 03/04/2012 12:59


bonjour,que ce serai -t'il passé  si l'infirmière avec son doute sur les causes de la mort subite de sa patiente avait décidé d'en informer la justice et de faire la demande d'une autopsie?

cepheides 03/04/2012 15:09



Bonjour et merci de votre intervention. En cas d'ingestion de morphine, des traces peuvent être retrouvées, notamment si une autopsie est pratiquée assez tôt. Cela
dit, dans le cas présenté, les doses auraient été minimes (mais indiscutables), la patiente étant à un stade terminal : la simple injection d'une ampoule faisait ici la différence. Le narrateur
aurait pu arguer d'une simple "erreur" ou d'une "faute professionnelle" sans intention d'entraîner la mort.


Concernant l'anecdote rapportée dans le sujet, je vous rappelle toutefois qu'il s'agit d'une oeuvre de fiction et il n'est pas acquis que les faits décrits aient
réellement eu lieu...



Henri L. 01/04/2012 17:59


Bonjour. Votre nouveau récit est très intéressant car il aborde franchement un problème sociétal victime de l'hypocrisie ambiante. Il est particulièrement frappant de constater que la décision
que vous avez prise d'aider votre malade tombe ici sous le coup de la Loi alors que quelques kilomètres plus au Nord, en Belgique, elle est parfaitement licite (du moins aujourd'hui)...
Toutefois, n'avez-vous pas peur qu'un lecteur opposé à toute forme d'euthanasie ne vous attire des ennuis puisque la Loi est la Loi, même s'il est à peu près certain que celle-ci évoluera dans le
futur, peut-être plus rapidement que certains l'imaginent ? En tout cas, je vous comprends tout à fait : si j'étais médecin et si j'avais été confronté à une telle situation, je pense que je
n'aurais pas agi différemment. Cordialement.

djeser 02/04/2012 17:23



Tout d'abord, je souhaite vous remercier pour votre excellente intervention. Concernant votre question sur l'aspect légal de ce que je rapporte dans ce sujet, je me
sens parfaitement à l'aise avec son contenu. J'attire votre attention sur les faits suivants : 1. il s'agit d'une anecdote concernant des temps assez anciens (les années 70-80) et on sait que la
prescription en France pour ce type d'événements est de 10 ans; 2. ces faits se sont passés dans le "nord" de la France - ce qui est assez vague - et aucun nom n'est jamais cité; 3. enfin, il ne
vous aura pas échappé que l'ensemble de ce blog concerne un travail littéraire ce qui sous-entend que tout ce qui est raconté ici est peut-être du domaine de l'imagination pure... Ces faits
sont-ils réels ou purement imaginaires ? Ce sera à chacun d'en tirer la conclusion qui lui semble la plus en rapport avec son vécu personnel !


Plus concrètement, il est exact que la Loi semble sur le point d'évoluer tant il est évident que les opinions ont clairement changé depuis cette époque : ce sera
l'avenir qui tranchera. Quoi qu'il en soit, l'élément qui me paraît le plus important dans cette affaire me semble être le choix de chaque individu confronté à ce type de situation et seule la
volonté (mûrement réfléchie) du malade me paraît devoir être pris en compte. C'est notre devoir de médecin de chercher à toujours privillégier cela autant que faire se peut. Car, au bout du
compte, ce qui importe, c'est notre humanité, un concept sans lequel notre espèce ne serait vraiment pas grand chose.


N'hésitez pas à revenir discuter de tout ce qui vous semble le mériter sur ce blog : vous serez toujours le bienvenu.



carême-Prenant 01/04/2012 16:30


Toujours aussi intéressant et bien écrit ! Félicitations.

djeser 02/04/2012 17:24



Merci pour vos encouragements !



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